La numérisation de l’économie mondiale rend la gestion des données et des réseaux hautement stratégique. Le secteur des infrastructures télécoms va changer de dimension.
Si vous pensez que les équipementiers télécoms sont des groupes vieillissants, matures, broyés par la concurrence asiatique, remplacés par les géants de la technologie dans la chaîne de valeur des télécoms et donc sans perspectives, ni rentabilité, vous pourriez bientôt devoir changer d’avis. Deux phénomènes pourraient en effet redonner du lustre au compartiment : la reconfiguration géopolitique et la révolution de l’Intelligence artificielle (IA).
Un secteur stratégique
Au cours des cinq dernières années, la crise sanitaire, la guerre déclenchée par la Russie en Ukraine et la montée des tensions entre la Chine et l’Occident ont rappelé à tous que certains secteurs sont stratégiques. Et qu’ils ne peuvent donc pas dépendre d’acteurs originaires de pays « hostiles ».
La fragmentation du monde actuellement à l’œuvre incite dès lors les pays à relocaliser et sécuriser certaines infrastructures. C’est le cas pour l’énergie, les métaux, les terres rares ou encore la production pharmaceutique.
Les infrastructures télécoms sont également concernées par ces enjeux de souveraineté, car elles sont au cœur de la numérisation de l’économie. Sans elle, rien ne peut fonctionner.
C’est ainsi qu’après avoir conquis la planète grâce à des subventions massives et un marché local sur-vitaminé, les équipementiers chinois Huawei et ZTE, accusés d’espionnage outre-Atlantique, ont été écartés, aux Etats-Unis comme dans la plupart des pays occidentaux.
L’objectif des Etats est désormais de faire appel à des groupes locaux ou de pays « amis ». En Europe, le programme Hexa-X a par exemple été lancé dès 2021 pour définir la vision technologique de la sixième génération de technologies de communication sans fil (6G) sur le Vieux Continent, avec Nokia comme coordinateur et Ericsson comme chef technique.
L'IA : un amplificateur de besoins et de moyens
Dans le même temps, la numérisation de l’économie s’accélère avec l’IA qui s’avère un consommateur vorace de bande passante.
L’entraînement et l’inférence des modèles d’IA (c’est-à-dire leur capacité à faire des prédictions basées sur de nouvelles données) génèrent en effet des volumes de données colossaux.
Selon ABI Research, le trafic mobile mondial devrait par exemple croître à un taux annuel composé de +23% entre 2025 et 2030.
L’IA va par ailleurs s’insérer dans un nombre croissant de lieux et d’outils. Les véhicules, les usines, les bâtiments, les transports en commun sont concernés. Le développement du fameux Internet des objets (IoT) va s’accélérer et nécessiter un traitement gigantesque et sécurisé des données.
Cette transformation va nécessiter une modernisation et une densification des réseaux. Mais l’IA va également stimuler et améliorer l’offre en s’intégrant dans les infrastructures télécoms. Face à leur complexité croissante, l’IA va permettre d’optimiser leur pilotage. Elle pourra par exemple prédire et équilibrer le trafic, détecter les pannes avant qu’elles aient un impact sur les clients ou encore réduire la consommation énergétique.
Alors que les attaques sur les réseaux (sabotage, espionnage) se multiplient avec les tensions géopolitiques, l’IA va aussi participer à renforcer la cybersécurité.
Une évolution du métier des équipementiers
Auparavant, les équipementiers télécoms fournissaient du matériel (antennes, routeurs, commutateurs…) et vivaient, plus ou moins bien, de la dépendance des opérateurs à leurs solutions propriétaires (grâce aux brevets).
La concurrence asiatique est néanmoins venue compresser leurs marges, voire les anéantir.
Avec le cloud et l’IA, une véritable remise à zéro a lieu. L’émergence d’architectures ouvertes va conduire les équipementiers à coopérer et à s’intégrer dans les différents écosystèmes mis en place, notamment par les poids lourds du cloud et de l’IA (Amazon, Microsoft, Alphabet, Oracle…).
Ces derniers ont en effet bouleversé la hiérarchie en proposant des solutions NaaS (Network-as-a-Service), qui intègrent le réseau dans leur offre cloud. Dans ce cadre, les équipementiers vont continuer à procurer du matériel (antennes, fibre, serveurs…), mais ils vont également devenir des fournisseurs de solutions logicielles pour orchestrer le fonctionnement des diverses infrastructures.
Une partie des fonctions du réseau physique va en effet devenir virtuelle et programmable à distance. Par exemple, un réseau dédié et sécurisé pour un industriel pourra être déployé depuis le cloud.
La convergence télécom-énergie (rendue nécessaire par la forte consommation de l’IA) est également à souligner. Les équipementiers visent en effet à jouer un rôle dans l’électrification intelligente des réseaux.
Ce nouveau modèle va amener les équipementiers historiques à enregistrer des revenus plus récurrents comme c’est le cas, par exemple, pour les éditeurs de logiciels convertis au SaaS (Software as a Service) qui commercialisent leurs logiciels via des abonnements plutôt qu’en les vendant.
La rivalité technologique entre les grandes puissances et la dépendance accrue aux données et à l’IA placent les réseaux au cœur des stratégies nationales et industrielles. Cette situation doit nous amener à envisager de nouvelles positions dans ce domaine. Rendez-vous la semaine prochaine.
Nvidia investit dans Nokia
Cette semaine, le groupe américain a annoncé prendre une participation de 2,9% au capital de Nokia, laquelle va lui coûter 1 Md $. Les deux groupes ont par ailleurs indiqué vouloir collaborer pour développer des réseaux 5G/6G optimisés par l’IA. Les plateformes de Nvidia seraient notamment intégrées dans le RAN (Radio Access Network, soit la partie du réseau qui relie les terminaux des utilisateurs aux antennes et stations de base) du Finlandais. Selon le duo, ce marché pourrait peser près de 200 Mds $ d’ici 2030.
Cet investissement de Nvidia dans Nokia constitue une forme de validation de la nouvelle stratégie de ce dernier dans les logiciels. Le groupe américain veut par ailleurs s’assurer que son offre IA sera partie intégrante de la révolution à venir dans les infrastructures télécoms. La convergence IA/connectivité devient concrète.
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